Marraine
Je vais bien, je passe mes concours en ce moment, pour aller en deuxième année. Parce que cette année j'étais en prépa. C'était dur, j'ai eu des moments terribles, une envie de tout arrêter, des amis qui sont morts, des amours décomposés, des parents acides. Et j'ai eu des moments sublimes, des perles, des jours comme des gouttes de rosée, frais, doux, fragiles, des réussites, des espoirs, des éclats de rire.
Je te dis ça parce qu'il me semble que tu n'en sais rien. Il me semble, mais reprend moi si je me trompe, que tu as oublié que j'existais. J'ai compris, quand à force de demander à maman : " Comment va Annie? Et est-ce que tu lui as dit que j'avais fait telle ou telle chose? " , à force de la voir prendre un sourire triste et fatigué, de l'entendre me dire qu'elle n'en sait rien, que tu ne lui parles plus , ou seulement pour lui parler de toi, j'ai compris que jamais jamais tu n'avais manifesté le moindre intérêt quant à ma vie.
Je me fiche pas mal de tout ce qui a pu se passer dans votre cour de récré; ce qui compte, c'est que tu étais ma marraine, moi ta filleule, qu'on était un peu grâce à ça de la même famille, que tu m'emmenais au cinéma et au restaurant, que je suis venue au mariage de ta fille, toi à chacun de mes anniversaires jusqu'à mes dix sept ans, que je suis allée un nombre incalculable de fois chez toi contempler ta collection de chouettes ou me faire sauter dessus par whisky. Je me rappelle aussi que maman était ta meilleure amie; je me souviens aussi que papa et maman ont été les premiers là quand il y a eu ce problème avec Jean Claude. Ils n'ont jamais été amis avec toi par intérêt, eux.
Je n'ai pas à juger ce que tu fais dans ta vie professionnelle, mais je ne peux m'empêcher de t'en vouloir pour ce que tu fais à maman. Ce qui nous arrive à nous t'es bien égal, tu ne t'es jamais demandé si quelqu'un d'autre que toi sur terre pouvait avoir des problèmes.
Je ne te parle même pas de tout ce que vos petites histoires m'inspirent, c'est affligeant. Voir des adultes se comporter de façon aussi stupide et égoïste ça me sidère, vraiment. Vous êtes complètement omnibulées par vos histoires de gamines , vos conspirations, et vous-même.
Pendant ce temps , la vie continue de se dérouler, sans vous, dans toute son horreur de guerres - réelles- de misère et de famine. Je pense aussi à tous ces moments de bonheur que vous ne connaîtrez jamais: méditer un instant sur un banc, savourer un rayon de soleil ou un découvrir un livre ou un film qui bouleverse la vie. S'enrichir tous les jours, apprendre à peindre ou à jouer de la musique... Le petit prince disait : " si j'avais un peu de temps, je crois que je marcherais tout doucement vers une rivière..."
Quand je vois ou plutôt quand j'entends à quoi vous passez votre temps, et ce qui occupe vos pensées, j'ai envie de pleurer et de rire à la fois. C'est ridicule et triste.
Je suis triste pour toi , parce que je t'aimais vraiment. Je ne sais pas si j'ai envie de te revoir un jour. Tu n'as pas simplement fait du mal, par ton indifférence, à la petite Marie que j'étais, mais également à la jeune fille déçue par toute la médiocrité de celle qu'elle croyait grande. Il y a aussi la souffrance que tu infliges à maman. Ne cherche pas à imposer à tout le monde la vision basse que tu as de ta propre existence. Il y a des gens qui attendent autre chose de leur travail et de leurs amis.
Je sais que je suis inexistante pour toi, et que d'ailleurs tu n'iras jamais sur mon blog et que tu ne liras jamais cette lettre. Peu importe, je ne pense pas que tu aurais pris la peine de me répondre.
En espérant avoir pu te toucher un peu et que tu te sois rappelé quelques bons moments, ( qui pour moi l'étaient)
Marie